La page d’Augustin

 
 

lls sont deux...
Deux parmi des milliers. Des milliards?


Deux descendants peut-être de la Dame de Brassempouy, 25 000 ans bientôt et plus ancienne figure humaine connue, puisqu'ils ont des ancêtres dans ce village landais.

 

Nom :

Hourquet


Prénom :

Augustin


Né le :

27 mai 1898

à Hagetmau (Landes)


décédé le :

28 mai 1918

à Vrégny (Aisne)

Tout sur moi

"Ils sont partis, les uns après les autres.
Et je suis resté orphelin.
Ils sont partis avec le chien, le baton, la carriole, les haillons sans couleur, les mots du ciel, les mots de brume, les oraisons et les calembredaines, le suint de la crasse et l'odeur de l'encens.
Avec eux ont fondu les gens de peu, les paysans qui se taisaient d'un bloc pour écouter les rumeurs de la terre, les pêcheurs rapiécés du rouge de leurs voiles, et dont les yeux suivaient dans l'eau les lits des vents."

P.J. Hélias

Deux en tout cas à porter le même nom... et presque la même année de naissance...
Deux Hourquet à se regarder d'un bout à l'autre du siècle, le vingtième.


L'une est l'arrière-arrière petite fille de l'autre. L'autre est resté un éternel adolescent, qui a traversé la vie comme il a traversé la France, sans laisser d'autre trace que quelques papiers, un nom, et la vie qui s'accroche.


Augustin Hourquet est né à Hagetmau (Landes) le 27 mai 1898. Il est mort à Vrégny (Aisne) le 28 mai 1918.
Jeanne Hourquet est née à Caen (Calvados) le 21 octobre 1998. Pour l'instant, elle a toutes ses dents.


L'une je la connais, c'est ma fille. L'autre, je cherche sa trace. Elle est ténue. Noyée dans l'histoire du siècle, jaunie par cent ans de poussière. Et j'ai juste envie de lui construire un monument virtuel. Pas parce qu'il est mort à la guerre, mais parce que malgré tout il a réussi à prolonger la vie, et que je connais tous ses decendants. Avant lui, les sentiers de la généalogie se perdent en d'innombrables traces que je n'ai pas fini d'explorer.


Avant, il y a Louise Hourquet. Née à Hagetmau (Landes), le 12 avril 1860 dans une famille de tisserands. Ses parents, Jean Pierre Hourquet et Magdelaine Lassalle, ont eu en tout douze enfants, presque tous morts en bas âge: Louise est la deuxième à porter ce prénom...
Louise se marie le 1er février 1877 à Hagetmau avec Auguste Bec, né le 31 mars 1849 à Saint Sever (Landes). Deux enfants, Théophile et Marie-Jeanne Bec, naissent avant la mort d'Auguste, le 4 avril 1897.
Louise a alors un fils, Augustin, qui nait donc le 27 mai 1898, de père inconnu.
Puis Louise se remarie, le 1er février 1912, à Bordeaux (Gironde), avec Léopold-Marcellin Gabillaud, né à Guimps (Charente) le 28 septembre 1873, et qui mourra à l'hospice de Vertheuil (Gironde) le 19 avril 1953. Sans doute Louise est-elle décédée à cette date, mais sa trace s'est perdue dans la capitale girondine.


Celle d'Augustin également. Avait-il suivi sa mère à Bordeaux?


Il est à Paris en 1915, électricien. Selon la tradition orale, il travaille à la construction du métro. Les archives de la RATP ne le connaissent pas...


Il y rencontre Clara Léontine Marie André, née à Torigni sur Vire (Manche) le 20 avril 1891, fille d'Alexandre Joachim André et Olivia Honorine Leblanc, et domestique à Paris, demeurant 62 bis rue Demours.


Clara André et ses parents, Joachim André et Olivia Leblanc

Augustin a 17 ans, Clara 24.


Un fils naît le 14 novembre 1915, au 89 rue d'Assas, 10ème arrondissement. Il s'appelle Jean Augustin André: son père ne le reconnaît pas. Sa mère ne viendra le reconnaître à la mairie du 6ème arrondissement que le 24 janvier 1916. Elle habite alors au 16 rue Dauphine. Pourtant, toujours selon la tradition orale, la nouvelle parvient à Hagetmau, chez les demi oncle et tante du nouveau-né, Théophile et Marie-Jeanne Bec. Un Landais aurait été présent à Paris au moment de la naissance...

Acte de naissance de Jean Augustin André, devenu deux ans plus tard Jean Augustin Hourquet

C'est la guerre. Et, plus tard, Jean Augustin racontera qu'un de ses plus anciens souvenirs d'enfance le ramène blotti sur les genoux d'une femme, probablement sa mère, alors que retentissent des explosions...


Que s'est-il passé en 1917? Séparation de Clara et Augustin? Tentative d'échapper à la conscription? Ou tout simplement "mise en ordre" administrative? C'est en tout cas le 7 septembre 1917, à la mairie du 17ème arrondissement, qu'Augustin reconnaît son fils, qui change de nom et s'appelle désormais Jean Augustin Hourquet. Augustin est alors domicilé 100 rue Cardinet.

C'est la guerre, encore, toujours. Et on ne retrouve Augustin que pour le perdre.


Clara s'est mariée, le 5 janvier 1918. Avec un autre: Louis Henri, né à La Ferté Imbault (Loir et Cher) le 13 octobre 1885. Louis mourra (de la grippe espagnole?) le 23 octobre 1918. Clara emmènera alors son fils Jean chez ses parents, à Tessy sur Vire (Manche). Elle y mourra, elle aussi, de la grippe espagnole, le 8 novembre 1918.


Le 2 janvier 1920, Jean sera "adopté par la Nation", car il est orphelin, comme tant d'autres. Son père, Augustin Hourquet, a été "porté disparu au combat" le 28 mai 1918, à Vrégny (Aisne), sur le Chemin de Dames. Il avait eu 20 ans la veille.

Augustin

C'est le printemps.
C'est le printemps, et pourtant, à chaque fois que j'y pense, je vois l'automne.


C 'est le 28 mai, et pour moi c'est toujours le 11 novembre. S'il restait des arbres, ils devaient avoir de belles feuilles, et pourtant, je ne pense qu'à du brouillard, et comme à une odeur de terre triste et de bois qui brûle au coin des haies.


Il y a un drôle d'arc de triomphe dans un coin de la mémoire, pour un soldat presque inconnu, plus jeune que moi et qui portait mon nom. Je n'ai pas de photo de mon arrière grand père Augustin. Après la guerre, il y a eu la grippe espagnole, pour ajouter du malheur au malheur, et les bouleversements de l'histoire et des familles.
Il reste un nom sur le monument aux morts de sa petite ville natale, dans les Landes, mon nom, et pourtant c'est si loin.


Et un diplôme jauni signé Poincaré, grande phrase et statue de la Marseillaise, comme sur l'Arc de Triomphe.
" Mort pour la France ".
Je me suis souvent demandé ce que ça signifiait, pour lui, la France.


27 mai 1898, 28 mai 1918. A-t-il eu le temps, quelque part, le long d'un chemin, dans une ferme abandonnée, de s'arrêter un instant pour penser à ses vingt ans ?


A bien y regarder, sur le diplôme déchiré, la statue de la Marseillaise n'est pas tout à fait conforme à l'original. Des comme ça, il doit en traîner encore des milliers, alors cherchez le votre et penchez-vous un peu. Dans le bas à droite, un jeune garçon prêt à sortir le glaive de son étui. A Paris, il est nu. Quelqu'un, quelque part, dans un bureau, a dû penser que ce n'était pas convenable d'envoyer cela à tant de familles, pensez donc, des enfants pourraient regarder… Et l'image est légèrement maquillée, le sexe disparaît sous un voile qu'un courant d'air opportun semble rabattre… Ca s'appelle comment ? De la pudeur ? Et dans ce même bureau, on n'a pas trouvé ça impudique d'envoyer à la guerre un arrière grand père de 20 ans tout juste ?

Augustin a été porté disparu.  Aucun acte de décès n’a été établi.

Son nom figure sur les monuments aux morts d’Hagetmau, sa commune de naissance

“On ne devrait jamais mettre à la tête d'un pays 
un homme qui a le cœur bourré de dossiers. 
C'est trop dangereux. “ 

Georges Clemenceau.
25 juin 1929.

Raymond Poincaré (1860-1934), Président de la République entre 1913 et 1920.